Dans une tribune au « Monde », vingt-neuf directeurs de théâtres nationaux et artistes s’engagent, à l’occasion des 70 ans de la décentralisation théâtrale, à respecter la parité dans leur programmation, dans la répartition des moyens de production et de création et le traitement salarial des équipes permanentes et intermittentes.

L’anniversaire de la décentralisation théâtrale est l’occasion pour nous, artistes, directrices et directeurs de Centres dramatiques nationaux, de célébrer et de partager l’esprit même des pionnier.e.s de la politique culturelle, il y a 70 ans. Un esprit de résistance, de liberté, de partage dans une France d’après guerre qui a fait le pari de reconstruire son pays et de réparer sa population en affirmant avec conviction le rôle de l’art et de la culture dans ce grand chantier. Les CDN sont nés de cet élan de 1947, sous l’impulsion de Jeanne Laurent, et avec eux, l’affirmation d’une culture décentralisée, démocratisée, d’une culture pour toutes et tous.

Des artistes, hommes et femmes sont nommé.e.s à la tête de ces maisons. Des artistes volontaires pour animer des théâtres et des communautés depuis l’endroit de la création et pour rêver des propositions culturelles nouvelles ; des artistes en charge de l’invention de politiques publiques créatives. Nous appartenons à cette histoire humaine, nous héritons des combats passés et du courage de nos ainé.e.s.

Nous sommes convaincu.e.s de la grandeur de cet héritage, convaincu.e.s d’une culture pensée comme un service public, convaincu.e.s de la nécessité de placer la création au cœur des territoires, à la faveur des publics, convaincu.e.s de la nécessité d’une éducation populaire, par le plaisir, tout au long de la vie.

Si nous chérissons cette mémoire vive dans nos pratiques quotidiennes, nous sommes bien conscient.e.s de sa fragilité comme de notre responsabilité à continuer à la faire vivre. Notre héritage n’est pas un souvenir figé dans le temps ou une histoire appartenant au passé. Notre héritage est un feu brûlant, celui de la création, celui qui animait ces visionnaires, créateurs du Ministère de la Culture, celui du conseil national de la résistance, de la libération. Celui, enfin, de l’humanisme.

Notre héritage nous oblige, nous anime. Notre héritage est notre avenir.

C’est pourquoi nous appelons les directrices et directeurs de théâtre, à l’occasion de ce bel anniversaire, à franchir, comme nous nous apprêtons à le faire, une étape supplémentaire, un cap symbolique et nécessaire. Nous voulons fêter cette mémoire en décidant, ensemble, de ce que nous transmettrons à celles et ceux qui vont nous succéder, en apportant notre pierre à l’édifice de la politique culturelle de notre pays et cela, collectivement, au-delà de nos propres œuvres artistiques.

Nous décidons, que, désormais, les programmations de nos théâtres seront complètement paritaires. Nous décidons d’accélérer un mouvement déjà en cours, celui d’une égalité réelle entre les hommes et les femmes. Cette volonté de parité sera également à l’œuvre dans la répartition de nos moyens de production et de création. Cette égalité entre les femmes et les hommes se retrouvera dans le traitement salarial de nos équipes permanentes et intermittentes.

L’avenir sera créatif et sera égalité.

Les citoyen.ne.s ont aujourd’hui des droits culturels inscrits dans la loi, nous, responsables publics, avons en conséquence, des devoirs culturels.

Nous nous engageons à agir avec volonté et respect pour une meilleure visibilité de la diversité des origines de la population, que ce soit sur les plateaux, dans les choix des artistes que nous produirons, des œuvres que nous ferons naître, dans les esthétiques et les récits que nous inviterons dans nos théâtres.

Nous affirmons que la culture n’a rien perdu de sa fonction première de cohésion sociale et qu’il nous appartient d’activer cette faculté, si nécessaire, pour répondre aux fractures que connaît actuellement notre société. Nous décidons, dans nos pratiques, de retrouver le sens de la fraternité, de la sororité. Nous sommes un peuple, ouvert sur le reste du monde, fort de sa belle diversité. Nos théâtres publics doivent en être le reflet.

Nos devoirs culturels concernent justement ces diversités. Diversité d’une humanité composée autant d’hommes que de femmes. Diversité de la population française, dont près d’un tiers n’est pas identifiée comme blanche, avec laquelle il faut partager et construire la culture protéiforme de demain. Diversité des œuvres, des disciplines, des esthétiques et des récits dont il nous faut, responsables d’institutions, savoir faire état dans nos théâtres.

Nos devoirs culturels sont aussi ceux de l’éducation et de la transmission. Nous y œuvrons déjà avec nos équipes et avec engagement, en lien avec les collectivités, avec l’éducation nationale, avec le milieu associatif et citoyen, et ce, sur l’ensemble du territoire national.

Un autre devoir culturel est celui de l’accessibilité, nous connaissons les empêchements nombreux à la pratique culturelle, ils peuvent être physiques, psychologiques, géographiques, sociaux, culturels, linguistiques ou liés aux origines… Nous nous engageons à tout mettre en œuvre pour réduire ces discriminations. Nous savons que la logique d’accessibilité universelle est une priorité, et qu’elle nous incombe autant qu’aux pouvoirs publics.

Les défis de ce début de XXIème siècle sont immenses, notre cohésion sociétale est abîmée et est à reconstruire d’urgence face aux replis identitaires, pour faire face à la méconnaissance qui fait naître la haine de toute part. Quand l’ignorance génère la peur, accouche du pire de nous-même, de monstruosités telles que la flambée de l’extrême-droite, le mépris de son prochain, l’égoïsme, la méfiance généralisée, le communautarisme haineux, le dévoiement des religions, nous, responsables de lieux de création, nous devons d’affirmer la connaissance, l’intelligence, le lien social, plus que jamais l’humanisme, plus que jamais la fête et la joie d’être ensemble, le bonheur de faire peuple.

Ces défis ne nous effraient pas, nous nous engageons à faire notre part et espérons être rejoints par toutes et tous, dans l’esprit de reconstruction et de partage qui est le nôtre depuis 70 ans.

Face aux problèmes majeurs de notre temps, nous devons répondre collectivement. Il est évident que la culture ne pourra proposer seule la solution, mais nous savons qu’elle tient une place importante dans la réponse que notre société doit être capable de proposer à sa population. Nous affirmons à notre tour et avec conviction le rôle de l’art et de la culture dans ce grand chantier.

Nous avons des missions.
Nous avons des devoirs.

Quelle joie !

Premiers signataires :
Cécile Backès, directrice de la Comédie de Béthune
Mathieu Bauer, directeur du Nouveau Théâtre de Montreuil
Yves Beaunesne, directeur de la Comédie Poitou-Charentes
Marcial Di Fonzo Bo, directeur de la Comédie de Caen, Centre dramatique national de Normandie – Caen
David Bobée, directeur du Centre dramatique de Normandie – Rouen
Irina Brook, directrice du Théâtre national de Nice, CDN Nice Côté d’Azur
Richard Brunel, directeur de la Comédie de Valence – Centre dramatique national Drôme-Ardèche
Elisabeth Chailloux, co-directrice du Théâtre des Quartiers d’Ivry
Séverine Chavrier, directeur du Centre dramatique national d’Orléans / Centre-Val de Loire
Guy-Pierre Couleau, directeur de la Comédie de l’Est CDN d’Alsace Colmar
Michel Didym, directeur du CDN Nancy Lorraine La Manufacture
Vincent Garanger, co-directeur du Préau Centre dramatique national de Normandie – Vire
Adel Hakim, co-directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry
Renaud Herbin, directeur du TJP Centre dramatique national d’Alsace Strasbourg
Ludovic Lagarde, directeur de La Comédie de Reims
Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon-Bourgogne
Macha Makeïeff, directrice de La Criée Théâtre national de Marseille
Catherine Marnas, directrice du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
Sylvain Maurice, directeur du Théâtre de Sartrouville et des Yvelines
Agathe Mélinand, co-directrice du Théâtre national de Toulouse
Arnaud Meunier, directeur de la Comédie de Saint-Etienne
Célie Pauthe, directrice du Centre dramatique national Besançon Franche-Comté
Laurent Pelly, co-directeur du Théâtre national de Toulouse
Robin Renucci, directeur des Tréteaux de France
Luc Rosello, directeur du Théâtre du Grand Marché
Pauline Sales, co-directeur du Préau Centre dramatique national de Normandie – Vire
Carole Thibaut, directrice du Théâtre des Îlets
Elise Vigier, co – directrice de la Comédie de Caen, Centre dramatique national de Normandie – Caen
Jacques Vincey, directeur du Théâtre Olympia – Centre dramatique national de Tours

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