Le labo des spectateurs, spectatrices

Julien Thèves : « Chez Guillaume Dustan, il y a cette envie de dynamiter la langue qui a précédé ».

Verbatimou simplement « ce qu’on s’est dit ». Extraits retranscrits mot à mot de nos échanges, de nos rencontres avec les invité.e.s du Labo, en marge des spectacles : chercheur.euse.s, écrivain.e.s, artistes de toutes disciplines... Comme autant d’instantanés de paroles, de choses attrapées au vol.

 

Extraits d’une rencontre en visio le 30 octobre, entre les spectateur.rice.s du Labo et Julien Thèves, autour de la création de Jamais je ne vieillirai de Jeanne Lazar.

Julien ThevesJulien Thèves © Arthur Crestani

Et Michel attend une réponse de Guillaume, qui lui dit : écoute, j’ai pas le temps de te parler, mais si tu me payes une bière, je te publie…Julien Thèves

Julien Thèves, est romancier et dramaturge, aussi producteur radio sur France culture. Il a bien connu Guillaume Dustan, un des sujets principaux de Jamais je ne vieillirai avec l’écrivaine Nelly Arcan.

Il nous parle de ces années 90-2000 qui sont en toile de fond du spectacle, de l’élan d’une jeunesse, d’un souffle de vie et de liberté, d’une forme d’optimisme aussi pour l’avenir (nos décennies, telles qu’elle et il les imaginaient) en dépit du sexisme (encore et toujours même après #metoo), de l’homophobie et du sida qui fait rage… des temps de liberté d’expression, d’audace, de liberté tout court, revendiqués à leur façon par Arcan et Dustan et qui paraissent loin quelquefois, aujourd’hui plus que jamais…

Julien Thèves nous parla aussi de son actualité et nous a lu un extrait de son dernier livre Les Rues bleues, (Buchet-Chastel).

Nous avions ensuite, avec les participant.e.s du labo, échangé ensemble sur des objets qui symbolisent notre jeunesse, l’adolescence et l’enfance, objets souvent de pas grand-chose, de presque rien, et qui racontent tout…

J. ThèvesDonc c’est un peu comme dans une fête, on entre, on sort…

Ronan Chéneau, CDNC’est ça… sauf qu’on ne peut pas mettre de musique…

J. ThèvesOui, ou alors il y a une personne qui mixe et les autres qui dansent, comme ça s’est fait lors du premier confinement, autrefois…

[Enregistrement à 14:20]

J. ThèvesJe suis en résidence d’auteur en Moselle dans le village Scy-Chazelles, où maintenant je suis confiné… […] C’est un peu par hasard que je me retrouve ici, alors que mes grands-parents y vivaient… Donc il y a un travail de remémoration… Je pense beaucoup à ces grands-parents finalement que j’ai très peu connus, quand j’étais petit on traversait la Moselle à toute vitesse, on ne s’arrêtait pas…

C’est vrai que Dustan m’a un peu emmené sur cette voix de l’autobiographie, l’autofiction. Dans mes précédents livres j’ai déjà pas mal raconté la ville, la jeunesse, l’enfance. Et là c’est comme une strate supérieure des souvenirs (ndr les grands parents) je m’inspire de tout ça. Mais c’est aussi une façon de fuir la ville : quand on écrit on est souvent très seul et là, c’est la possibilité de vivre une petite expérience, faire des rencontres puisqu’on mène des ateliers d’écriture dans les écoles, on rencontre des étudiants, il y a tout ce qu’on appelle les « médiations ». Je suis là depuis un mois et pour un mois encore.

Les rues bleues© Marc Melki

[Enregistrement à 16:10]

J. ThèvesLes lieux sont toujours des supports d’écritures pour moi. Il y avait cette phrase qui tournait beaucoup dans ma tête, c’est : « rien n’a eu lieu que le lieu », je ne sais pas exactement s’il a dit comme ça, c’est le poète Mallarmé. Même quand il ne se passe rien dans nos vies, le lieu est toujours un support, une plateforme, un tremplin d’écriture. Dans un lieu on peut observer les gens, les faire parler, on peut faire de la réalité un personnage ou une scène et donc oui les lieux m’inspirent.

Dans mon dernier livre Les Rues bleues, j’avais envie de raconter les transformations de la ville de 1989 où je suis arrivé à Paris, à aujourd’hui. Et bien sûr cette ville était aussi la ville de Guillaume Dustan… la ville de la jeunesse, celle qui a connu Guillaume… Je l’ai rencontré quelques années plus tard et il a été important en effet dans mon parcours.

[…]

Nelly Arcan et Dustan c’est vrai ont connu une fin tragique, même si on ne considère pas que Dustan se soit suicidé comme Arcan. Il est mort officiellement d’une intoxication médicamenteuse involontaire. Dans sa fiche Wikipedia ils expliquent que son traitement contre le VIH, les antidépresseurs qu’ils prenaient et l’habitude des excès qu’il avait, ont peut-être joué un soir, ce soir là… Mais il y a bien sûr quelque chose qui évoque une forme de suicide…

Pour dire des choses nouvelles,
il faut une langue nouvelleJulien Thèves

R. Chéneau, CDNPeut-être que chez Arcan comme Dustan il y a cette envie de dynamiter la langue…

J. ThèvesUn rapport au rythme, à la musique, au fait de cracher les choses… comme chez tout écrivain puissant, comme chez Céline ou chez d’autres… Chez Guillaume Dustan il y a en effet beaucoup d’expériences stylistiques et littéraires. Il écrit par exemple : je commence toutes mes phrases par « Je »… il est dans le « je » jusqu’à l’extrême… puisqu’il fait de la littérature autobiographique… Comme en boite de nuit, il dit : la parole est action. C’est-à-dire : t’as du feu ? / ton numéro ? / on fait ci ? / on fait ça ? Comme dans le sexe peut-être… et dans la littérature il essaie aussi d’être très concret, c’est-à-dire d’avoir des phrases très courtes avec des verbes d’action, et parfois il n’y a plus de verbe du tout, on est dans les listes, on est aussi dans la déconstruction de la langue, il y a la même urgence de dire je pense, chez l’une comme chez l’autre…

R. Chéneau, CDNC’est un style propre de l’époque ça ?

J. ThèvesOui je pense que chez Dustan, mais comme peut-être à d’autres époques, il y a cette envie de dynamiter la langue qui a précédé… Peut-être que chez Paul Morand dans les années 20 il y a cette même envie de rompre avec la phrase proustienne et d’aller au plus vite, au plus près des mots, au plus près de ce qu’il y a à dire.

Chez Dustan il y a aussi toute l’influence de la musique électro, où il n’y a plus de parole, c’est plus sirupeux, on est dans l’électronique, le métallique, l’abstrait… Il y a bien une envie de s’amuser avec la langue, même si ce ne sont pas des exercices stylistiques gratuits comme au temps de l’Oulipo c’est : pour dire des choses nouvelles, il faut une langue nouvelle.

Esquisse de Guillaume DustanEsquisse de G.Dustan, par Jean-Christophe Mazzocco

R. Chéneau, CDNC’est peut-être moins le cas de Nelly Arcan, mais on sent aussi chez Dustan l’envie de s’inscrire dans une histoire littéraire, ne serait-ce que pour la dynamiter, et puis il y a une époque dont il a envie d’être le miroir, le reflet….

J. ThèvesOui, après tu parlais du style mais il y a aussi le fond, c’est aussi le sujet, c’est aussi ce qui est raconté… Chez Nelly Arcan intituler un livre « Putain » c’est extrêmement fort à l’époque, aujourd’hui par exemple il y aurait des livres comme La Maison (Emma Becker, Flammarion, rentrée 2019), il y a beaucoup d’autres expériences et peut-être avant elle, aussi… En tout cas Guillaume Dustan, moi, pour parler de la rencontre et peut-être que ça va rejoindre ta question, ça se passe à La Hune, boulevard Saint Germain à côté du Café de Flore, la librairie, un peu le saint des saints de la littérature française au cœur de Saint Germain des prés, qui n’existe plus (ndr la librairie)… et c’est sur les tables, avec tous ces livres bien rangés, un livre avec une couverture blanche publié aux éditions P.O.L qui s’appelle Dans ma chambre, on est en 1997 (ndr le roman est paru en 1996).

Ce livre, je ne pose même pas la question du style, c’est surtout ce que ce livre raconte. Et c’est ce que P.O.L (ndr Paul Otchakovsky-Laurens) a dit dans une interview, c’est que c’était le style, la frontalité mais aussi l’expérience, le sujet, l’expérience racontée… Et là tout à coup on a un écrivain sous couverture blanche, dans cet univers très ouaté qu’est la librairie La Hune…

R. Chéneau, CDNP.O.L est déjà un éditeur vachement respecté à l’époque…

J. ThèvesComplètement, c’est un éditeur institutionnel on va dire, très classique. Les livres sont sur les tables à côté de Gallimard et autre, et on a quelqu’un qui raconte l’homosexualité, qui raconte la nuit, très très librement ses expériences sexuelles, et c’est extrêmement fort car peut-être qu’il y a d’autres expériences avant lui, mais moi en tout cas je rencontre quelqu’un qui me parle, peut-être aussi de moi, de ma vie à venir parce que j’ai 25 ans à ce moment-là et voilà… c’est une rencontre que je ne peux pas rater…

Je me dis : « mais Guillaume Dustan ça peut être n’importe lequel de tous ces clubbers ».Julien Thèves

R. Chéneau, CDNTu as rencontré son écriture mais ensuite tu l’as rencontré lui…

J. ThèvesOui j’ai donc d’abord rencontré son écriture, donc à l’époque il y a pas internet ni facebook, il y a pas tout ça, il y a les pages blanches, les pages jaunes, les gros annuaires qu’on allait regarder à la Poste, il y a même pas d’annuaire en ligne et donc : Dustan… Dustan… Dustan… je cherche et je ne trouve pas à Paris, et pendant un an ou deux quand je sors la nuit, quand je sors au Queen, je me dis : mais, Guillaume Dustan, ça peut être n’importe lequel de tous ces clubbers qui sont là dans cette foule… dans ces corps qui dansent il y a peut-être Dustan parmi eux…

Et après les premiers articles de presse arrivent, et j’entends que Guillaume Dustan est un pseudonyme, qu’il s’est inspiré je crois d’un moine soldat qui s’appelait Dunstan, en fait il a changé une lettre et à ce moment-là deux ans plus tard, en 1997, j’anime une chronique livre sur fréquence gay, radio FG, la radio au départ des gays mais aussi la radio de l’électro, tout ça se confond un peu… les gays les lesbiennes, la nuit, tout ça c’est connexe… et je dis : il faut absolument qu’on interviewe Guillaume Dustan, et le rédacteur en chef me dit : oui bien sûr appelle-le… donc je crois que je contacte les éditions P.O.L et Guillaume Dustan en promotion pour son deuxième livre accepte de me rencontrer et finalement l’interview ne se fera pas…

Je sais pas, je crois que ce n’est pas possible, parce qu’il est déjà très scandaleux à l’époque, il n’a pas encore parlé de la capote et du sida et du barback mais il y avait déjà quelque chose qui… : « moi j’adore », mais d’autres : pas du tout… et plus tard dans un de ses livres, parce que évidemment il utilisait, il racontait sa vie, il parlait, voilà, de ce qui l’entourait, il dira : eh bien Julien Thèves soi-disant devait m’interviewer mais en fait c’était juste pour me rencontrer, voilà donc on s’est rencontré à ce moment-là en 1997 et un an plus tard je lui ai envoyé mes textes et là il est devenu mon éditeur, au départ ce n’est donc pas pour devenir écrivain…

Montage G.Dustan© DR

R. Chéneau, CDNIl a publié ton premier roman qui s’appelle Précarité, chez Balland…

J. ThèvesVoilà, donc il publie trois romans chez P.O.L (« Dans ma chambre », « Je sors ce soir » et « Plus fort que moi ») et il y a les éditions Balland, c’est au même endroit rue Saint-André-des-Arts. Il y a un homme d’affaire un homosexuel qui a racheté les éditions P.O.L et les éditions Balland et qui propose à Dustan de devenir directeur de collection, d’avoir sa propre collection et de publier finalement des auteurs gays, lesbiennes ou trans même si on ne parlait pas beaucoup des trans à l’époque, et Dustan qui a voyagé au E-U a remarqué que là-bas il y a toujours un rayon queer, gender studies, on appelait pas encore ça comme ça à l’époque, mais avec cette manie américaine de tout ranger, tout classifier : il y a un rayon spécifique. Et Guillaume Dustan se dit : moi l’homosexualité je pense que c’est très important de témoigner de ça en tant que ça… et la littérature française jusque-là s’est vraiment noyée, c’est Albertine, c’est Proust, enfin c’est toujours un petit peu universalisé et donc lui, dit : moi je veux en faire un rayon spécifique, ça va justement donner de la force à ces auteurs qui sont peut-être parfois… peut-être qu’il y a une forme de tabou, peut-être que ces voix-là n’arrivent pas à exister… et donc il va appeler sa collection « le Rayon Gay » en mémoire de ces rayons dans les bibliothèques, très concrets, qu’il avait aperçu, et un an plus tard le « le Rayon Gay » deviendra « Le Rayon » c’est un peu plus subtil donc finalement…

Dustan attire à lui toute une génération d’auteurs qui s’expriment, qui témoignent de leur existence, de leur vie, leur amours.Julien Thèves

R. Chéneau, CDNLe rayon de l’arc en ciel…

J. Thèves: Voilà, donc le rayon de toutes les couleurs… ensuite, puisqu’il va publier de la littérature étrangère, il va publier « Les Monologues du vagin » de Eve Ensler avant que ce texte fasse un triomphe sur scène en France, il va apporter ce livre, le faire traduire. Il va publier une personne qui s’appelle Beatriz Préciado…

R. Chéneau, CDNQui deviendra Paul Préciado…

J. ThèvesVoilà, qui aujourd’hui est
Paul B. Préciado… donc il attire à lui toute une génération d’auteurs qui s’expriment, qui témoignent de leur existence, de leur vie, de leurs amours, et qui trouvent au Rayon chez Balland une maison prête à les accueillir, et c’est là effectivement qu’il va m’accueillir, en 1999, avec mon livre « Précarité ».

Donc je lui envoie et un jour, le téléphone sonne – il y a déjà les portables à ce moment-là – et j’entends « Allooo, jeune précaaaiiire… » Il rebondit sur mon titre et m’invite à rejoindre sa maison… je crois que c’était 3000 francs à l’époque d’avaloirs… il y avait quand même des avaloirs…

Il y avait aussi une autre anecdote avec Michel Zumkir qui est un auteur gay aussi, il voulait être publié par Guillaume… Parce qu’à l’époque aussi, de façon très bon enfant, on se croise, rue des Archives, dans les bars gays, bon voilà… et Michel connait Guillaume et il croise un jour Guillaume dans un bar, il a le manuscrit de Michel et Michel attend que Guillaume lui donne une réponse qui lui dit : « écoute, j’ai pas le temps de te parler, mais si tu me payes une bière, je te publie ».

Quelques semaines après, Michel reçoit une réponse de Guillaume disant « voilà, je vais te publier… » Donc c’est très joyeux, c’est assez fou, c’est… et puis ce sont des éditions vraiment marginales, parce qu’il y a très peu de presse, à la fois c’est une collection très branchée comme on disait autrefois, il y a Beigbeder qui s’y intéresse, Technikart le magazine de l’époque, ça parle beaucoup de clubs, de house, de musique, et en même temps c’est complètement… c’est un petit peu à part…


Fichier audio Écoutez l'intégralité de la rencontre — Enregistré le 30 oct. 2020 — Télécharger

 

La biblio du spectacle "Jamais je ne vieillirai" de Jeanne Lazar

Mathieu Riboulet, L’Amant des morts.Kevin Lambert, Querelle.Sylvia Plath, La Cloche de détresse.Elizabeth Lebovici, Ce que le sida m’a fait.Abdellah Taïa, Celui qui est digne d’être aimé.

Mathieu Riboulet, L’Amant des morts.
Kevin Lambert, Querelle.
Sylvia Plath, La Cloche de détresse.
Elizabeth Lebovici, Ce que le sida m’a fait.
Abdellah Taïa, Celui qui est digne d’être aimé.

 

Les livres de Julien Thèves

Précarité - Julien ThèvesSon histoire - Julien ThèvesLe Pays d’où l’on ne revient jamais - julien thevesLes Rues bleues - Julien Thèves

Précarité, balland, « le Rayon », 1999.
Son histoire, balland, « le Rayon », 2000.
Le Pays d’où l’on ne revient jamais, Christophe Lucquin éditeur, 2018, (Mon Poche, 2020)
Les Rues bleues, Buchet-Chastel, 2020.

 

 

Les coupes budgétaires de 202 millions d’euros affectent gravement le service public des arts et de la culture !LIRE LE COMMUNIQUÉ
+