Le labo des spectateurs, spectatrices

Laurent Bellambe et Julie Laufenbüchler

RencontreEn février 2021 nous rencontrions Laurent Bellambe et Julie Laufenbüchler, alors en création dans nos murs de leur dernier spectacle N’essuie jamais de larmes sans gants. Adaptation bouleversante du roman de l’écrivain suédois Jonas Gardell.

 

N'essuie jamais de larmes sans gant© Christophe Raynaud de Lage

À l’aube des années 80, à Stockholm, nous assistons à la rencontre de Rasmus et de Benjamin, deux jeunes hommes que l’amour lie aussitôt. Depuis peu en Suède, à cette époque, l’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie mentale (elle n’est plus pénalisée en France depuis 1981). Un vent de liberté souffle donc sur une petite communauté où nous voyons naître les amours et les amitiés dans l’insouciance et la fête. Ces jours heureux sont vite interrompus par un mal qui menace le monde, dont on ne réchappe pas : le sida. Personne ne soupçonne l’ampleur du désastre à venir ; la maladie deviendra vite le « cancer gay  » et un nouveau prétexte de persécution des personnes homosexuelles. Beaucoup d’entre elles meurent dans la solitude, parfois abandonnées par leurs familles, dans un climat de psychose qui règne jusqu’au personnel médical.

Malgré l’horreur et le drame, N’essuie jamais de larmes sans gants n’est jamais un spectacle pesant ou triste, il donne au contraire toute sa part au courage, à la force de la joie et des liens d’amitié par-delà la mort. C’est tout le travail remarquable de Laurent Bellambe et Julie Laufenbüchler avec leur équipe, qui nous immergent dans les rues de la capitales suédoise, d’un appartement à l’autre, d’une fête à une autre, grâce une ingénieuse mise en scène et dans une économie d’éléments scénographiques. Le roman monstre (588 pages) devient sous nos yeux un véritable matériau théâtral où le talent des comédiens et comédiennes s’exprime pleinement. La force des images qui nous reste gravées, les personnages auxquels on s’attache en font une pièce haletante et bouleversante.

© Christophe Raynaud de Lage© Christophe Raynaud de Lage

Durant notre rencontre il fut beaucoup question de l’immense travail d’adaptation qui a précédé le plateau, afin que le roman devienne du théâtre. L’œuvre, trop longue et trop dense pour être restituée en intégralité, obligea les deux artistes à un travail de fourmi, d’aller-retour, à débattre, faire des choix quelquefois difficiles.

Ils ont bien voulu, en exclusivité, nous confier les quelques lignes qui suivent de leur travail sur le texte, extrait d’une scène emblématique où un élan blanc apparait, considéré par l’un des personnages comme un être dispensable, car « dégénéré » « d’un point de vue purement reproductif »…

Laurent Bellambe et Julie Laufenbüchler ont cofondé le collectif 18.3 il y a quelques années, dont on peut découvrir le travail ici.

Scène 3

Musique

On voit Ramus comme dans un autre espace-temps se lever et se remémorer un souvenir avec son père. Ils sont dans la forêt. Vidéo d’un élan Blanc. On entend le bruit des coucous. Ils s’apprêtent à pique-niquer dans la forêt.
(Sara micro face cour, Harald micro face jardin)

SaraTu trouves des myrtilles mon chéri ? Mais mon cœur, tu ne peux pas toutes les manger, il faut en garder un peu.

HaraldChuuut ! Rasmus ! Sara ! Venez voir. Vite ! Mais dépêchez-vous, bon sang !

SaraQu’est ce qui se passe ?

HaraldRegarde, Rasmus. Là-bas ! (Il chuchote, le doigt pointé vers la vidéo de l’élan blanc)
J’avais déjà vu des élans, plusieurs fois même, mais jamais blanc.

SaraTu as vu Rasmus, un élan blanc ! (En passant un bras autour de ses épaules)

RasmusJe ne suis pas aveugle ! (Se dégage d’un geste agacé)

HaraldÀ ce qu’on m’a raconté, ces élans sont blancs à cause d’une disposition génétique. Ils ne sont pas albinos mais bêtement différents. Autrefois on leur attribuait des pouvoirs magiques, paraît-il qu’en tuer un portait malheur.

SaraQui voudrait tuer un si bel animal ?

HaraldBeaucoup de gens. Des gens qui trouvent qu’il n’a rien à faire chez nous, que son existence est une aberration de la nature. Qu’il est dégénéré, si tu vas par là.

RasmusPourtant il existe !

HaraldCertes, mais… Oui, non, enfin si. Il existe, ça on ne peut le lui enlever.

(Ils regardent en silence l’animal singulier.)

HaraldLes opinions sur l’élan blanc divergent un peu selon les différentes équipes de chasse. Certains chasseurs trouvent sans doute que, un élan blanc, c’est sympa à regarder et tout. Mais que, du simple point de vue de la reproduction, ce serait une erreur de le laisser vivre.

RasmusAlors ils vont le tuer ?!

HaraldIl est une aberration de la nature. La chasse est aussi une façon de prendre soin de la nature, tu le sais, on en a déjà parlé. Ce qu’on veut préserver dans la nature doit aussi avoir toutes les possibilités d’y être préservé, si tu comprends ce que…

(Rasmus éclate en sanglots)

RasmusNon, je ne comprends rien !

HaraldIl existe une notion qui s’appelle la vitalité : un élan blanc peut certes être viable en tant qu’individu, mais il n’augmente pas la vitalité de la population, il peut
Même à long terme…oui, carrément la dégrader ! L’espèce, la population entière, la
Grande famille des élans, sont plus importantes que l’élan particulier, que l’individu, surtout un individu qui pour ainsi dire est…
(Il hésite)…Pourri !

SaraHarald !

HaraldOui, mais… D’un point de vue purement reproductif, il est dégénéré…

 

L'accueil billetterie sera fermé du 25 février au 4 mars inclus.
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