Le labo des spectateurs, spectatrices

Marc Lainé : « Assez vite, nous avons compris qu’il fallait se jeter dans la création, qu’il fallait mettre le monde dehors (…) évidemment pour mieux le retrouver. »

Verbatimou simplement « ce qu’on s’est dit ». Extraits retranscrits mot à mot de nos échanges, de nos rencontres avec les invité.e.s du Labo, en marge des spectacles : chercheur.euse.s, écrivain.e.s, artistes de toutes disciplines... Comme autant d’instantanés de paroles, de choses attrapées au vol.

 

Le 28 janvier 2021, nous avons rencontré Marc Lainé et nous nous sommes interrogé.e.s ensemble sur la nostalgie, parce qu’il venait de créer dans nos murs son dernier spectacle, NOSZTALGIA EXPRESS, et aussi à cause de l’époque… celle-là que nous vivons, devenue une boite étrange où des mots comme « nostalgie » résonnent particulièrement, nous imprègnent, nous impriment même, avec le sentiment de tourner en rond dans des espaces balisés comme dans nos propres vies…

Marc Lainé © Christophe Raynaud de Lage© Christophe Raynaud de Lage

Marc Lainé est le nouveau directeur du CDN de Valence, il fut artiste associé chez nous il y a quelques années, nous suivons de près sa créativité foisonnante au fil des saisons : Vanishing Point ; Hunter ; La Chambre désaccordée ; Spleenorama… Marc Lainé y déploie ses talents multiples qui font de lui un artiste important et discret, travailleur infatigable : scénographe plasticien, dramaturge inventeur d’histoire, metteur en scène qui sait faire jouer ensemble la musique, la vidéo, la performance, le cinéma… Homme de son, de mots et d’images…

Nosztalgia Express © Christophe Raynaud de Lage© Christophe Raynaud de Lage

Dans NOSZTALGIA EXPRESS, spectacle sous forme d’enquête haletante, au format volontairement « grand public », ce n’est pas seulement le passé familial du célèbre Danny Valentin que nous explorons – figure du jeune chanteur yéyé que Lainé invente – ce sont aussi nos utopies que nous questionnons, le monde de l’après-guerre dont nous héritons.

La nostalgie de NOSZTALGIA, c’est celle d’une légèreté sixties, de ce qui aurait dû continuer, de ce qui aurait pu advenir – pour le jeune chanteur qui fut abandonné mystérieusement par sa mère comme pour l’Histoire humaine : c’est effleurer, au bout de l’enquête, ce dont la guerre froide nous aura privé après l’horreur du nazisme : la possibilité du bonheur et de la liberté.

Il y a, chez cette idole des jeunes obligée de fouiller son passé parce qu’elle n’arrive plus à créer, une nostalgie de l’insouciance et de l’inspiration qui s’ouvre vers une conscience politique. Une façon de devenir adulte en réparant l’enfance, de trouver sa propre légitimité en comprenant d’où on vient.

Empreinte de burlesque, jouant subtilement entre les genres, cette quatrième pièce de Lainé pleine de fantaisie et de rebondissements est actuelle et politique. Elle répond pleinement à nos temps secoués quand, sans pouvoir échapper à une certaine mélancolie, nous nous prenons à rêver l’avenir et à ce que nous devrons y inventer.

La crise qui nous sépare du théâtre, de son public et des salles fonctionne comme une mise en abime troublante et souligne singulièrement les thématiques de ce spectacle. Cet écho que la réalité rend à une œuvre de création fut perceptible au fil de nos échanges dont voici un court extrait :

© Christophe Raynaud de Lage© Christophe Raynaud de Lage

« Peut-être que ce spectacle porte bien son nom… »Marc Lainé, metteur en scène

Marc LainéBon, ça va être étrange de parler d’un spectacle qu’on a pas vu… mais ce sont sans doute les plus beaux ! Les spectacles qui ne sont que des potentialités, des virtualités… Non, je dis ça et c’est assez mélancolique mais aussi assez drôle… On vit un moment quand même de mise en doute, de mise en question de ce que c’est que l’art théâtral à proprement parler, parce que c’est forcément une expérience en partage, un temps de rencontre et c’est de ça qu’on est coupé aujourd’hui. Donc le sens de ce qu’on fait est radicalement remis en question. Après il y a les reports, la perspective lointaine d’un jour représenter, mais le processus de création… Peut-être qu’on peut aussi parler de ça, tu parlais de nostalgie mais… peut-être que ce spectacle porte bien son nom…

© Christophe Raynaud de Lage© Christophe Raynaud de Lage

« On créait un spectacle avec déjà la nostalgie de ce que ça aurait pu être. »Marc Lainé, metteur en scène

Ce spectacle quand on le travaillait était déjà nimbé d’une belle lumière de souvenir, quoi… On se disait qu’on le faisait… pour rien, pour personne. Et c’est comme si au fond la seule trace qu’on allait pouvoir en garder était une trace mémorielle, la mienne en l’occurrence en tant que metteur en scène et celle des acteurs… Bon, ce n’est pas tout à fait vrai puisqu’on va pouvoir le reprendre. Mais on était quand même habités par cette mélancolie-là, par cette nostalgie-là. On créait un spectacle avec déjà la nostalgie de ce que ça aurait pu être.

On a vécu les rituels de la représentation avec ces moments d’angoisse qui ont précédés la générale, puis la première. On a pu, et je remercie le CDN, jouer devant un peu de public, un public professionnel – ça me déprimait un peu par avance (l’absence du « vrai » public) – mais il y a eu aussi des classes, des étudiants de l’option théâtre.

C’était assez émouvant parce qu’on avait l’impression que tous étudiants avaient conscience d’une gravité du moment. Ce public est devenu un partenaire indispensable pour nous, pour prendre conscience de ce que nous avons travaillé, traversé ensemble pendant presque deux mois et demi… Donc nous étions dans un drôle d’état et en même temps la création nous a permis de nous étourdir un peu… Assez vite nous avons compris qu’il fallait se jeter dans la création sans parler à tout instant des dernières courbes de progression du virus. Il fallait qu’on mette le monde dehors. Mais très objectivement c’est le statu du théâtre qui permet un temps, dans cet espace clôt, obscur, de mettre le monde dehors évidemment pour mieux le retrouver… mais on a réussi ça, à faire abstraction.